Article : Vincent Guérin, « Le dépassement de soi porté par les nouvelles technologies : état de l’art » in Le soldat augmenté. Regards croisés sur l’augmentation des performances du soldat, Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), 18 décembre, p. 32-40

 

Source : fondapol

En 1974, les laboratoires français Lafon isolent un produit qui révèle bientôt des propriétés « éveillantes ». Des essais cliniques sont réalisés sur des animaux puis des personnes narcoleptiques et/ou souffrants d’hypersomnie. Présentant a priorimoins de « nocivité » que la prise d’amphétamines et notamment le Maxiton® qui peut générer agressivité, paranoïa et psychose, cette substance est testée puis utilisée par l’armée durant la guerre du Golfe (1991) sous le nom de code « virgil »[1]. Connu sous le nom de modafinil (Provigil®…)[2], ce psychostimulant qui a reçu son autorisation de mise sur le marché en 1992 (amm),est maintenant d’un usage répandu dans la société anglo-saxonne pour ses propriétés éveillantes, mais également la concentration et même l’assurance qu’il procurerait[3].

Cette histoire montre non seulement la porosité entre la recherche, l’armée et la société civile mais aussi une discontinuité au sein d’une pratique militaire, avec l’adoption d’un nouveau produit qui, tout en garantissant un avantage comparatif vis-à-vis de l’adversaire, comme le faisaient les amphétamines, offre a priorimoins d’effets secondaires. Elle permet aussi de dissocier le tropisme médical de l’anthropotechnique (ou anthropotechnie) et symétriquement le thérapeutique de « l’augmentation »[4]. Si la médecine cherche à réduire l’écart entre le normal et le pathologique, et procurer un état de bien-être (la santé), une norme relative, l’anthropotechnique est mue par le désir de s’en affranchir. Alors que le thérapeutique a pour objectif de soigner, soulager un malade, l’augmentation a pour ambition, chez une personne en bonne santé, de dépasser les standards physiques et psycho-cognitifs. Dans les faits, la coupure n’est pas nette, médecine et anthropotechnique s’interpénètrent.

L’objectif du développement qui va suivre est de faire un état de l’art. Au-delà, il s’agit d’interroger la vitalité du récit anthropotechnique, son inventivité, notre rapport à la technique et à nous-même. Que traduit « s’augmenter » ? Quels sont les substances et les dispositifs utilisés ? L’anthropotechnique est-elle soumise à des modulations, des remises en perspective ? Immergé dans un contexte socio-culturel et économique qui exige d’être toujours plus performant, il faut être prudent quant au concept d’« augmentation » qui masque des risques pour le sujet et la société. De surcroît, sa connotation positive fait obstacle au sens critique. Dans ce développement, nous dissocierons l’augmentation (quantitative) de l’amélioration (qualitative) contenues dans le vocable anglo-saxon unique d’enhancement[5].

[1] Assemblée Nationale, Rapport d’information sur les conditions d’engagement des militaires français ayant pu les exposer, au cours de la guerre du Golfe et des opérations conduites ultérieurement dans les Balkans, à des risques sanitaires spécifiques, 2001. la suite

[2] Techniquement, le modafinil empêche la recapture de la noradrénaline et de la dopamine par les neurones.

[3] Jonathan Roseland, « 27 professionals who use modadinil », Medium, 15 décembre 2016.

[4] Jérôme Goffette, « Anthropotechnie (ou anthropotechnique et human enhancement) » in G. Hottois, J.-N. Missa et L. Perbal (dir.), Encyclopédie du transhumanisme et du posthumanisme, Paris, Vrin, 2015, p. 17-25.

[5] Comité consultatif nationale d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé. Avis n22. Recours aux techniques biomédicales en vue de « neuro-amélioration » chez la personne non malade : enjeux éthiques, 12 décembre 2013.