Aux racines de la nébuleuse transhumaniste : un chantier à ciel ouvert

Aux racines de la nébuleuse transhumaniste : un chantier à ciel ouvert, IAtranshumanisme.com le 28 mai 2018

« Do you have a legal right to freeze a relative? Will failure-to freeze be considered murder or negligent homicide? Will there be an increase in mercy killings and suicides? Can a corpse have legal rights and obligations? Can a corpse vote? »

Robert C.W. Ettinger, The prospect of immortality, Doubleday, NY, 1964, p. 17.

Dans un article stimulant intitulé « Le mouvement transhumaniste. Approches historiques d’une utopie technologique contemporaine », publié récemment dans la revue Vingtième Siècle, Revue d’histoire[1], l’historien des idées Franck Damour nous invite à une exploration historique de la nébuleuse transhumaniste comme mouvement, mouvance et controverse, au travers des traces numériques de ses acteurs[2].

Une contextualisation, toute en finesse, qui permet de prendre des distances avec la généalogie développée par le philosophe Nick Bostrom[3]directeur du think tank Future of Humanity Institute(FHI) rattaché à l’université d’Oxford ; un discours, devenu « quasi officiel », qui masque des orientations idéologiques divergentes, « une stratégie de légitimation » liée à la définition même du transhumanisme.

Ambitieuse, l’analyse se situe à la croisée de l’histoire des mentalités religieuses, des technologies et du système techno-scientifique, du capitalisme et des imaginaires politiques.

Au sein de cette nébuleuse, Franck Damour distingue deux courants initiaux : le mouvement extropien fondé en Californie par Max More en 1988 dans le sillage du père de la cryonie, Robert Ettinger, et le « futurologue » Fereidoun M. Esfandiary(FM-2030)et le World Transhumanist Association (WTA), devenu Humanity+, créé par Nick Bostrom et David Pearce en 1998, qui fait dissidence avec les extropiens libertariens, inspirés par la philosophe, scénariste et romancière Ayn Rand, mais aussi avec les singularitariens (du nom de la singularité technologique).

L’article met surtout en lumière le sous-bassement conceptuel cryonique commun à ces deux mouvements, initié par l’ouvrage de Robert Ettinger (1918-2011) : The prospect of immortality (1964). Arguant que la technologie va permettre à l’homme de prendre son destin en main, s’affranchir de sa condition, celui-ci ouvre une perspective inédite.

Programmatique, cet article est une invitation à « ouvrir un chantier » pour favoriser l’exploration des liens entre le transhumanisme et les milieux académiques et industriels, son rôle auprès du capitalisme californien, mais aussi mettre en lumière le parallèle entre le transhumanisme né dans les années 1980 et la génération antérieure incarnée notamment par le biologiste britannique Julian Huxley (1887-1975) et l’ingénieur français Jean Coutrot (1895-1941).

[1]Franck Damour, « Le mouvement transhumaniste. Approches historiques d’une utopie technologique contemporaine », Vingtième Siècle, Revue d’histoiren° 138, avril-juin2018, p. 143-156.

[2]Franck Damour est professeur agrégé d’histoire. Spécialiste en histoire des idées, il étudie l’évolution des théologies chrétiennes dans le monde contemporain. Depuis 2016, il est associé à la Chaire éthique et tranhumanisme de l’Université catholique de Lille.

[3]Nick Bostrom, « A history of Transhumanist Thought », Journal of Evolution and Technology, vol. 14, issue 1, avril 2005.